le yin & le yang

Tome 1

Collection Des choses à dire

C’est d’abord une histoire d’amitié qui a motivé ce travail, celle de Philippe le photographe et Francesco, le vétérinaire. Comme deux amis s’accordent et s’opposent, il en est le reflet. Les photos de Philippe saisissent une réalité crue, tandis que l’expérience de Francesco, confiée à vif, capte l’époque. L’ensemble se fait l’écho du monde économique qui l’engendre.

Lorsque Philippe Busser entame un parcours photographique à la poursuite de son ami vétérinaire Francesco — à la poursuite, car sa vie est perpétuel bouillonnement, action, interrogation — le premier titre qui lui vient pour qualifier cette ébauche sera PâtuRAGE. Longtemps, PâtuRAGE accompagnera ses choix de photos, opèrera sur son esprit comme une obsession née de ce qu’il a « pris en pleine tête » et qui n’aura cessé de le hanter trois années durant. Rage de survivre. Rage de vivre.

Mêlant préoccupations vitales des éleveurs, acharnement du vétérinaire, instinct premier des bêtes à donner la vie, autant d’évidences que les paroles de Francesco viennent bousculer. Troubler. Dans sa sincérité brutale. Dans son inscription dans les réalités économiques. Dans sa manière détachée et lucide d’envisager l’avenir. Il est vrai qu’en trois ans, le surgissement du concept de ferme-usine a fait son chemin — dans nos imaginaires et nos craintes, dans les réalités locales et les luttes — les mille vaches, les dix mille veaux, les effets d’annonce — bien en deçà des réalités déjà existantes aux États-Unis par exemple — couvrant souvent les vrais enjeux — ceux d’un pays soudainement vidé de ce qui l’a construit, de la relation profonde des humains et des animaux, vidé surtout de toute sa population agricole ou vivant autour de l’agriculture. Vidé de sens. Réduit aux chiffres. Soudain, et par ses mots, l’étroit entremêlement des mondes, l’interdépendance des uns et des autres que dévoile Francesco, ont suscité cet autre titre le yin & le yang. Comme une aspiration à le tester, ce fragile équilibre. Le soumettre à essai.

Comme une provocation lorsque l’on sait ce que l’avenir nous dicte. Car ici, là, partout ailleurs, il faut être le plus productif ou ne pas être. Les vaches en savent quelque chose.

Les pleins feux médiatiques mis sur ces fermes-usines nous éblouissent, mais n’éclairent guère sur les réalités quotidiennes de l’élevage dit “traditionnel”. Par contraste, ils les plongent dans l’obscurité de l’oubli, dans l’ignorance de leurs enjeux. Par opposition binaire, ils nous feraient presque prendre nos fermes de campagne comme modèle et comme exemple de pratiques à moindre mal. « Tant qu’il y a des vaches dans les champs » rassure à bon compte le citoyen et le consommateur. Conforte l’acteur. Pourtant, ici aussi, ici surtout, la dictature économique fonctionne à plein, s’emploie à plier à ses ordres un monde qui s’est si longtemps construit par lui-même. Et qu’il s’y conforme, qu’il résiste ou se jette dans la gueule du loup, il semble dit, il semble écrit : votre monde ne sera pas du monde futur. À terme, la dictature aura votre peau. Puisque seul le profit profite.

Alors, c’est à un regard exigeant que nous avons confié ce travail pour tenter de percer la gangue des paradoxes qu’il effleure. Jocelyne Porcher, sociologue, directeur de recherche à l’INRA, femme de terrain, actrice infatigable et courageuse du questionnement de l’agriculture industrielle soulève tant le problème animal que le problème humain, interroge surtout son étroite intrication et son cheminement à travers le temps. Car le problème ne date pas d’aujourd’hui. Un regard percutant, en toute humanité sur la réalité dans laquelle ces métiers s’efforcent de survivre.

De yin, de yang, de rage, il est encore question maintenant.

PHILIPPE BUSSER

photographies

CATHERINE THOYER

rédaction

JOCELYNE PORCHER

postface “Quand les vaches auront des cornes”

LE LIVRE, C’EST COMME LA VIANDE ON EN ATTEND QU’IL NOUS NOURRISSE

On voudrait qu’il fasse vivre ceux qui l’ont fait, et ceux qui le proposent. Sauf que le livre, c’est comme la viande : on finit toujours par prendre une barquette au hasard, comme ça, dans un rayon, parce que c’est là, parce que c’est pas cher, parce qu’on en a parlé à la télé.

Ce livre, le yin & le yang, est comme la bonne viande. Il  n’est pas un produit du hasard. Il nous parle nécessité. Il nous parle humanité. Il nous parle proximité. Dans ce livre, il n’y pas de scandale. Pas de chiffres. Pas TF1, encore moins ARTE. Il n’y a  pas de manifs de tracteurs. Mais la Rage est là.

Dans ce livre, il y a de la boue, et du sang. La vie, dégoutant, la vie… Il y a des vaches, des taureaux, des hommes et des femmes qui chacun vivent les uns des autres. Un vétérinaire, aussi. Celui qui vient quand la vie ne veut pas venir.

Il parle de choix. Il parle équilibre et interdépendance. Le yin. Le yang. Il interroge cet équilibre. Il interroge nos choix. Il questionne. Il bouscule.

Seulement, faut le lire, prendre le temps. Faut digérer ! C‘est pas qu’une partie de plaisir, un livre, parfois. C’est pas tout mou, tout fondant, parfois, faut mâcher, faut faire le travail. C’est après que ça se voit, la différence entre ce qui fait sens et ce qui fait consommation courante.

On nous dit : « C’est bien ce que vous faites. Continuez. » Et on s’en va chercher pitance à Cultura.

Le livre, c’est comme la viande. Il reflète notre civilisation.

A vous de voir.

Ecouter : Un livre, un jour... L'émission littéraire de radio Zinzine

par Josiane Chériau | Critique et lecture du livre, le yin & le yang

LES AUTEURS

Philippe Busser

Photographe auteur

Photographie la vie quotidienne de ses contemporains, en même temps qu’il interroge les illusions de notre époque. Donnant à voir l’intérieur des êtres et des lieux, il ne craint pas de laisser le spectateur seul, face aux pièges de la perception spontanée, des idées toutes faites et révèle, du temps à peine entrevu, des couleurs qui s’effacent, une trace de la vie moderne. En suivant Francesco, un vétérinaire rural dans sa tournée nocturne en période de vêlages, il nous projette à l’origine du monde. Là se joue pour ceux qui le travaillent l’enjeu de l’année écoulée et à venir. Par delà la prouesse technique, il interroge ce lieu et son avenir. Le spectaculaire qui fait son quotidien interpelle nos choix de société, notre rapport à un monde qui s’impose en nous dissimulant ses réalités.

Des photos du livre, sur le site du photographe

Catherine Thoyer

Auteure

Travaille en milieu rural et en tire son écriture. Elle s’attache à la parole rapportée, les témoignages de l’ordinaire. À travers les récits collectés, parcours de vies, de travail, elle interroge le rapport de chacun à notre société, le sentiment d’exister. Dans cette continuité, ses textes portent un regard lucide sur ce monde qui échappe au champ des médias, du commerce, de l’évènementiel.

Jocelyne Porcher

Sociologue. Directrice de recherches à l’INRA

Ses recherches portent sur les relations de travail entre humains et animaux. Elle est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur les relations affectives entre éleveurs et animaux, sur la souffrance au travail, sur l’élevage et les productions animales, notamment sur la filière porcine industrielle. Ses travaux portent également sur les évolutions contrastées de nos relations aux animaux (« libération animale », biotechnologies alimentaires, élevage bio…)

LES PHOTOS

Lorsque Philippe Busser entame un parcours photographique à la poursuite de son ami vétérinaire Francesco — à la poursuite, car sa vie est perpétuel bouillonnement, action, interrogation — le premier titre qui lui vient pour qualifier cette ébauche sera PâtuRAGE. Longtemps, PâtuRAGE accompagnera ses choix de photos, opèrera sur son esprit comme une obsession née de ce qu’il a « pris en pleine tête » et qui n’aura cessé de le hanter trois années durant. Rage de survivre. Rage de vivre. En jouant sur le choc sensoriel et les oppositions, en montrant ce que la norme réprouve, les photos de Philippe Busser convoquent notre sensibilité et  nous confrontent à notre inconscient normatif.

LE TEMOIGNAGE

Catherine Thoyer a saisi, les mots mêmes de Francesco ; à vif… Ils nous parlent d’expérience, ils esquissent un univers et ses questionnements. Ils captent l’époque. Mêlant préoccupations vitales des éleveurs, acharnement du vétérinaire, instinct premier des bêtes à donner la vie, autant d’évidences que les paroles de Francesco viennent bousculer. Troubler. Dans sa sincérité brutale. Dans son inscription dans les réalités économiques. Dans sa manière détachée et lucide d’envisager l’avenir.

LA POSTFACE

“Quand les vaches auront des cornes.” : 32 pages en guise de manifeste, par Jocelyne Porcher. Actrice courageuse et infatigable du questionnement des pratiques de l’agriculture industrielle, Jocelyne Porcher nous apporte un regard percutant et exigeant en toute humanité sur la réalité dans laquelle ces métiers s’efforcent de survivre. Comment la zootechnie et la médecine vétérinaire, deux disciplines qui étaient en concurrence de métier au XIXe siècle, se trouvent finalement alliées pour servir les productions animales et le projet économique industriel de notre époque ?

Ce livre n’est pas pour vous complaire.
Vous n’y trouverez, à le feuilleter négligemment, nul réconfort, nul répit douillet.
Ses scènes sont brutes et ses mots sans détour.
De si loin que l’homme nourrit la bête et la bête nourrit l’homme vous dira-t-on,
“c’est la nature”, en êtes-vous sûr ?
Catherine Thoyer

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L’ensemble (photos – témoignage, analyse scientifique) voulu comme un diptyque, complémentaire et intrigant, situé au croisement du sensible et du savoir, engage un débat sur notre présent, dans l’esprit de la collection Des choses à dire. Le livre interpelle le lecteur et l’invite à une prise de conscience de la réalité économique, de la situation de l’éleveur pris dans l’engrenage. Et le consommateur, que voit-il ou veut-il bien voir ? « Pourtant, se joue là, dans ces recoins, à l’origine du monde, le sens même de ce qui nous a fait humanité. Notre rapport au travail et aux bêtes comme un reflet de notre société. »

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Nous suivons avec passion ce débat vif autour du concept grandissant de « ferme-usine », sans réaliser qu’il nous détourne d’autres réalités : celle d’une agriculture dite « traditionnelle » prise dans les injonctions du marché. Car il n’existe qu’un monde qui se nourrit de notre confortable ignorance.”
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Essentiel ! Point de départ d’une réflexion sur la société que nous fabriquons. La société qui nous fabrique.” Le yin & le yang se veut un plaidoyer pour garder les pieds sur terre”

Avec le soutien d’une aide à l’édition de Conseil Régional d’Auvergne

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Photos : Philippe Busser, Textes Catherine Thoyer, Jocelyne Porcher

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